La Sibylle et les livres sibyllins

Pannini : La Sibylle au milieu des ruines ; photo [Louvre.edu]

 

A la différence de la pythie grecque, la Sibylle romaine n'est qu'un mythe ; la Sibylle, dont Cassandre était le modèle, est censée disposer d'un pouvoir prophétique ; la plus célèbre de ses incarnations est la Sibylle de Cumes, dont Virgile nous a laissé un portrait saisissant. Pannini a représenté la sibylle et ceux qui la consultent. dans un paysage imaginaire où l'on reconnaît l'arc de Janus, la statue équestre de Marc Aurèle et les ruines du temple des Vestales. Les attitudes des personnages, bergers aux pieds nus, femmes du peuple et soldats, expriment la fascination autant que l'effroi.

Selon la légende, l'enseignement de la Sibylle de Cumes était regroupé dans les Livres sibyllins qu'aurait achetés Tarquin le Superbe et qui disparurent dans l'incendie du Capitole.

Les Livres sibyllins contenaient des éléments disparates, grecs, étrusques et latins : confiés à la garde de deux puis de dix prêtres, les "decemviri sacris faciundis", ils étaient consultés à chaque fois que se manifestait la colère des dieux : une naissance monstrueuse, un prodige météorologique, une épidémie exigeaient une expiation (procuratio) et c'est dans les pages des Livres sibyllins qu'on cherchait les rituels appropriés. Le collège des decemvirs, créé vers 367 av. J.C. , comprenait autant de plébéiens que de patriciens.

Tandis que pontifes et augures incarnaient la tradition proprement romaine, les decemvirs firent évoluer les pratiques religieuses ; inspirés du culte apollinien, les Livres Sibyllins exigèrent l'introduction de dieux grecs comme Esculape, Dis Pater, Proserpine ou encore Cybèle dans le Panthéon romain ; ils exigèrent aussi la pratique des lectisternes, des banquets divins, comme le grand banquet offert aux douze grands dieux de l'Olympe en 217 avant J.C. ; d'autres formes de procuratio étaient moins anodines : à plusieurs reprises, la consultation des Livres sibyllins amena à des sacrifices humains ; deux Grecs et deux Gaulois furent ainsi enterrés vivants au Forum Boarium en 266 avant J.C. pour conjurer une invasion gauloise !

La conservation des Livres sibyllins exigea bientôt une nouvelle extension du collège des prêtres voués à cette tâche : sous Sylla, leur nombre fut porté à quinze et les "quindecimviri sacris faciundis" remplacèrent les "decemviri sacris faciundis".

Détruits par l'incendie de Rome, en 83 av. J.C., mais reconstitués à l'aide d'oracles étrangers, ces livres mystérieux furent aussi exploités par d'habiles politiques : lorsque César voulut s'emparer du pouvoir, il prétendit s'appuyer sur une de leurs prophéties ; quant à Auguste, il se proclama "magister" du collège des quindecimvirs. ce qui n'empêcha pas leur disparition définitive au V° siècle de notre ère. Nous gardons néanmoins leur souvenir dans la langue de tous les jours : l'adjectif "sibyllin" n'est pas réservé au livre sacré de la Sibylle, il est devenu tout simplement le synonyme d'"obscur".